L’État veut-il la ruine des universités françaises ?

Telle est la question qu’il faut bien se poser lorsque l’on voit les deux mesures récentes aussi incohérentes que néfastes qui touchent à l’ouverture internationale et ont pour effet immédiat d’appauvrir les universités déjà exsangues.
Depuis la loi sur l’ “autonomie”des universités (LRU 2007) on constate que les frais d’inscription ont augmenté non seulement dans les Grandes Écoles comme Polytechnique (« Bachelors » équivalents payants des licences traditionnelles), et mais aussi dans certaines universités largement privatisées comme l’Université Paris Dauphine avec des diplômes sans valeur nationale et des  « masters internationaux » payants) Les universités n’ont pas d’argent et l’État n’en aurait pas non plus, puisqu’alors qu’il sous-finance les universités, il mène en parallèle des expérimentations diverses pour compenser son désengagement en augmentant progressivement les frais d’inscription, le dernier en date étant le projet de décret « Bienvenue en France »  qui, malgré la vive opposition qu’il suscite, devrait être signé fin mars (1).
On voudrait cependant signaler l’inefficacité manifeste des deux mesures récentes que constituent  « Bienvenue en France » et la politique de promotion des langues du nouvel arrêté de licence, par rapport à la question des finances des universités. La première avait pour objectif, selon le premier ministre Édouard Philippe, d’attirer en masse des étudiants internationaux mais avec réorientation géographique (moins d’Afrique et plus de pays du Nord et d’étudiants Chinois). Comment ? En multipliant par seize les frais d’inscription selon un raisonnement du « plus c’est cher, mieux c’est ». Mais alors que ledit décret n’est pas encore signé, il a eu déjà deux conséquences financières néfastes. D’abord, une baisse exponentielle des pré-inscriptions d’étudiants internationaux : en ce qui concerne Paris 8 et l’université du Havre, parmi les premières universités de France dans l’accueil d’étudiants étrangers, leur nombre  a baissé respectivement de 87% et de 50% ; donc les sommes attendues par le premier ministre renvoient à la fable de Perrette et son pot au lait ... et le plan « Bienvenue en France » apparaît comme bien mal nommé. Autre conséquence liée à la réaction d’opposition de la communauté universitaire, les étudiants internationaux qui viendront à la rentrée prochaine seront tous exonérés, ce qui fait déjà perdre autant d’argent d’abord aux universités et ensuite à la société dans son ensemble puisque nous ne percevrons plus les 40 % de bénéfices générés par les étudiants qui viennent étudier sur le territoire national notamment à travers le paiement de la TVA et autres contributions sous formes de cotisations salariales et/ou impôts (source étude de Campus France (2)). 
Tout aussi inefficace est la nouvelle politique linguistique prévue par le nouvel arrêté de licence, qui prévoit de dilapider des fonds publics investis dans la recherche française au profit des entreprises privées. Le domaine des langues est considéré comme « mineur » par les administrations des universités, mais le Ministère de l’Enseignement Supérieur et de la Recherche et de l’Innovation (MESRI) a considéré qu’afin de les préparer au mieux à la mondialisation, il fallait faire passer une certification nationale aux étudiants de licence afin d’évaluer leur niveau en langues. Donc le MESRI a proposé une certification commune au niveau national : « très bien, se dit-on, voilà une initiative que l’on pourrait a priori qualifier d’heureuse ». Mais, alors que le test CLES qui porte sur  X langues a déjà été élaboré par des experts du domaine, didacticien-es et linguistes des universités françaises, et ce sur plusieurs années, le MESRI lui a préféré un test créé par une entreprise privée – par le privé et pour le privé-, faisant ainsi fi des années d’investissements publics et des apports de la recherche française. Aussi incroyable cela puisse-t-il paraître, le nouvel arrêté de licence conditionne l’obtention de ce diplôme national à une certification en langues….privée. Sans la moindre concertation auprès des experts, le Ministère cherche à imposer un test qui coûte la bagatelle de 38 euros par tête et qui n’a de validité que pendant deux ans, et ce au détriment du test public issu de la recherche française. [Ainsi par exemple à l’université Paris Descartes, pour la seule faculté de sciences sociales où en 2018-19 il y a 672 inscrits en licence de sciences humaines et sociales, il faudrait débourser environ 26 000 euros c’est-à-dire l’argent alloué par l’université à un laboratoire de taille moyenne pour toute une année].
En dehors de son caractère incohérent, le  choix d’un test privé soulève, par ailleurs, de nombreuses questions . D’abord financières : qui va payer ce qui correspond à près d’un quart du prix d’une année de licence ? Ensuite de légitimité  : le conditionnement d’un diplôme national du service public au privé. Enfin, par rapport au plurilinguisme mis en avant par l’Union Européenne : contrairement au test CLES, le test choisi unilatéralement par le MESRI ne concerne que l’anglais, qu’adviendra-t-il des autres langues sont-elles vouées à disparaître?
On se demande alors pourquoi on ne tire pas parti des investissements financés par les fonds publics et si le test doit être payant, pourquoi ne pas choisir de rétribuer la recherche française dans laquelle on a investi pendant des années. Si les universités n’ont plus d’argent d’où vient qu’elles en trouvent pour financer des tests privés pour chacun des inscrits en licence ?
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Cliquer ici pour lire la lettre ouverte du Comité de pilotage du CLES, la Certification de compétences en langues de l’enseignement supérieur (convention tripartite MESRI, CPU et UGA) au ministre Lettre ouverte Premier Ministre CLES (24.01.2019)
(1)  Lire à ce propos Flacher et Harari-Kermadec « Démontrez-nous, Frédérique Vidal, que vous ne généraliserez pas les frais d’inscription à l’université ! » dans lemonde.fr le 5 mars 2019. https://www.lemonde.fr/idees/article/2019/03/05/demontrez-nous-frederique-vidal-que-vous-ne-generaliserez-pas-les-frais-d-inscription-a-l-universite_5431406_3232.html, et Moulin, Flacher, Harari-Kermadec dans libération.fr le 20 novembre 2018 « Vers des études payantes pour tous » https://www.liberation.fr/debats/2018/11/20/vers-des-etudes-payantes-pour-tous_1693144) 
(2) Campus France est une agence créée par le gouvernement Sarkozy destinée à limiter la « migration » des étudiants étrangers : le dépôt du dossier coûte 170 euros et le test de français obligatoire 150 euros.
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Nouvel arrêté de Licence : investissements publics pour des profits privés

Pourquoi alors qu’un test de qualité existe en langues, et qu’il résulte d’investissements publics et de la recherche française, choisir de donner de l’argent au privé (alors que l’on n’a par ailleurs pas d’argent) ? 

Le nouvel arrêté de licence conditionne l’obtention de la licence, diplôme nationale, à une certification en langues…. qui est un test privé !!!

Lire à ce propos cette lettre ouverte du Comité de pilotage du CLES, la Certification de compétences en langues de l’enseignement supérieur (convention tripartite MESRI, CPU et UGA).Lettre ouverte Premier Ministre CLES (24.01.2019)

Des étudiants étrangers aux Gilets Jaunes

“Notre stratégie : opérer une forme de révolution pour que notre attractivité ne soit plus tant fondée sur la quasi-gratuité que sur un vrai choix, un vrai désir, celui de l’excellence. (…) Un étudiant étranger fortuné qui vient en France paye le même montant qu’un étudiant français peu fortuné dont les parents résident, travaillent et payent des impôts en France depuis des années. C’est injuste.”

M Philippe, 20 novembre 2018.

“La France, c’est un fait, consacre une dépense publique élevée à ses formations, et c’est un pari heureux sur l’avenir de sa jeunesse. Nous devons maintenir cet effort et même l’amplifier si possible. En contrepartie, je propose d’augmenter les droits de scolarité dont s’acquittent les étudiants étrangers quand ils étudient dans notre pays. Il n’est pas question de les augmenter à un niveau où ils deviendraient dissuasifs car la France s’honore de former des étudiants qui deviendront à leur tour des ambassadeurs de notre culture. Mais ces droits sont actuellement très bas et doivent mieux refléter le coût qu’ils induisent pour le contribuable français.”

Mme Le Pen, 31 mars 2017.[2]

Avec un art consommé du timing politique, puisqu’au milieu de la mobilisation des gilets jaunes, le premier ministre a annoncé une augmentation des droits de scolarité à destination des étudiants étrangers, espérant sans doute que personne n‘irait s’émouvoir du sort de ces derniers.

C’est pourtant un signal inquiétant, et à plusieurs titres.

Lire la suite ici : Des étudiants étrangers aux Gilets Jaunes

Augmentation des frais universitaires : la longue marche progressive est en marche

Rapide tour de la question derrière la question apparente. Non il ne s’agit pas d’une bêtise du gouvernement comme on l’aurait cru, tout est bien pensé depuis des années, par Hugo Harari-Kermadec.

Conseils de lecture très efficace et rentable : lire deux articles ci-dessous (Flacher, Harari-Kermadec, Moulin), pour se faire une idée de la question :

Article 1 : Un article dans contretemps Contretemps : frais de scolarité dans l’enseignement supérieur qui fait le tour des questions suivantes

Arguments économiques en faveur des frais de scolarité et de leur augmentation

  • « Il est juste d’augmenter les frais puisque ce sont les riches qui vont à l’université »
  • « Augmenter les frais, c’est plus de moyens pour l’éducation »
  • « Tout le monde peut payer grâce au prêt à remboursement conditionnel (ou contingent, ou proportionnel au revenu) »

Financiarisation, marchandisation et employabilité

  • Financiarisation
  • Marchandisation
  • Employabilité

Article 2 : Un article de 40 pages plus détailléFlacher, Harari-Kermadec, Moulin, « Faut-il vraiment augmenter les frais d’inscription ? » in Revue Française d’économie

Un dossier complet L’université saisie par le néo-libéralisme : entre marchandisation et résistances

Robert Gary-Bobo, lanceur d’alerte malgré lui

Université Ouverte

Appeler « Bienvenue en France » un plan de hausse des frais d’inscription pour les étudiant·es étranger·es, quelle idée ! Peut-être celle de Robert Gary-Bobo ? C’est en tout cas l’auteur d’une note du 16 novembre 2016 révélée par les MacronLeaks conseillant à Macron d’augmenter les frais d’inscription, « le nerf de la guerre », et de viser 8 000€ en Licence et 10 000€ en Master… pour tou·tes les étudiant·es. La note précise aussi qu’il ne faut surtout pas annoncer cet objectif, qu’il faut « bannir les mots de concurrence et d’excellence » et les remplacer par « ouverture et diversité ». Et pourquoi pas « Bienvenue en France » ?

Cette note adressée à Thierry Coulhon dévoile crûment la pensée et les arrières pensées de l’auteur. La note distingue « ce qui serait souhaitable » (qui forme la première partie du document) d’une part et d’autre part des éléments stratégiques et communicationnels de la mise en œuvre (deuxième partie de la note).

Voir l’article original 565 mots de plus

Vers des études payantes pour tou·tes

Université Ouverte

Si la hausse des frais d’inscription pour les étudiant·es étranger·es passe, il faut s’attendre à ce qu’ils augmentent rapidement à plus de 4 000 € par an en Licence et autour de 10 000 € par an en master, et ce pour tou·tes les étudiant·es, comme le suggère une note de Robert Gary-Bobo remise au candidat Macron en 2017.


Voir l’article original 370 mots de plus

Les frais d’inscription serviront à compenser le désengagement de l’État

Université Ouverte

Si la motivation officielle du plan « Bienvenue en France » est l’amélioration de l’accueil des étudiant·es étranger·es, il s’agit surtout de compenser des subventions publiques insuffisantes par un financement privé : Emmanuel Macron lui-même l’a expliqué lors du Grand Débat National, le 4 février 2019. Les étudiant·es étranger·es financeront le désengagement de l’État, en s’endettant s’il le faut ! Mais ces frais ponctionnés aux étranger·es n’y suffiront pas, comme le souligne le rapport de la Cour des comptes (p. 82).

Même une hausse généralisée aux nationaux, comme en Angleterre ne suffirait pas à refermer la question du financement de l’enseignement supérieur puisqu’elle s’accompagnerait du désengagement de l’État et de coûts financiers et commerciaux exponentiels. La hausse des frais d’inscription en Angleterre au début des années 2010 s’est en effet accompagnée de la réduction de 80% de la subvention des établissements au titre de l’enseignement supérieur. Une économie qui pourrait rapidement être annulée du fait…

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